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Avis : L’Ordre Moral inspiré d’une histoire vraie

Qu’il est bon de voir au cinéma des femmes de plus de 50 ans avec un beau premier rôle. Qu’il est bon de voir des histoires vraies de femmes battantes. Qu’il est bon de voir des femmes en couple avec des hommes plus jeunes.
Voici en résumé un peu de ce que vous pourrez voir dans le film l’Ordre Moral avec l’actrice Maria de Medeiros.

L’histoire

En 1918, Maria Adelaide Coelho da Cunha, héritière et propriétaire du journal national Diário de Notícias, abandonne le luxe social et culturel familial dans lequel elle vit, pour s’enfuir avec son chauffeur de 22 ans plus jeune qu’elle. Les conséquences de cette décision vont être douloureuses et moralement dévastatrices.

Bande annonce L’ordre Moral

Avis sur l’Ordre Moral

Une histoire vraie à connaître et très bien retranscrite à travers des scènes majestueusement picturales. Par moment, on se croit dans des tableaux de Rembrandt vivant notamment pendant la scène du petit déjeuner (en photo ci-dessous).
On reconnaît le talent du réalisateur Mario Barroso. qui est avant tout un célèbre directeur de la photographie très renommé au Portugal.

Fait non négligeable l’actrice Maria de Medeiros joue le rôle d’une femme de 48 ans alors qu’elle en a 54 au moment du tournage. Assez rare pour le souligner. On prête souvent ce type de rôle à des femmes plus jeunes.

Pour faire court, à l’heure où il est plutôt difficile de voyager partout dans le monde, nous vous conseillons de plonger 1h41 dans le Portugal du début du 20ème siècle.

On regrette que le réalisateur se soit un peu trop éloigné par moment du vrai récit. Car quand on lit l’histoire vraie ci-dessous on ne sait plus trop ce qui est vrai de ce qu’il ne l’est pas.

L’histoire vraie de Maria Adélaïde.

En 1918 au Portugal, la fille du fondateur du « Diário de Notícias » âgée de 48 ans, décida d’abandonner une vie de privilèges pour se livrer à une romance avec son ancien chauffeur, 22 ans plus jeune.

Son mari réussi à la faire interner de force en hôpital psychiatrique. Elle nia toujours la folie qu’on lui prêtait et utilisa les journaux pour raconter sa version des faits. Son seul crime, disait-elle, était d’aimer.

« Une dame de plus de 40 ans, de petite taille, a disparu. Elle portait une robe marron foncé, un manteau noir, des fourrures, un canotier en velours noir, sans ornements, et des chaussures
en cuir verni ». Voici l’avis de recherche inscrit chaque jour en première page du Diário de Notícias, pendant une semaine d’affilée.
L’identité de la femme n’était jamais précisée, mais une récompense était promise à quiconque aurait pu apporter des informations sur cette disparition. Et il fut publié il y a maintenant cent ans, en novembre 1918.

En 2009, la journaliste et historienne Manuela Gonzaga a publié une enquête très détaillée sur le sujet dans le livre Doida Não e Não !, réédité en février 2018.
Comme le dit aujourd’hui l’auteure, « même si un siècle s’est écoulé, cette histoire parle de violence domestique et de machisme, de corruption et d’intimidation, de liberté d’expression et de la manière dont le journalisme peut donner la parole aux injustices et mettre fin aux abus ». Maria Adelaide était une femme fortunée, riche et extrêmement instruite. Fille d’Eduardo Coelho, fondateur du « Diário de Notícias », elle était devenue une figure incontournable de la haute société du début du siècle après avoir épousé Alfredo da Cunha, un poète et essayiste qui avait hérité de l’administration et de la direction du journal.

La demeure où ils vivaient, le somptueux Palácio de São Vicente dans le quartier de Graça (à Lisbonne), était le théâtre des meilleures soirées de la capitale, fréquentées par toute l’élite de l’époque.

En 1917, Alfredo da Cunha engage un jeune homme beau et grand de Santa Comba Dão, appelé Manuel Claro, pour être le chauffeur personnel de la famille. Il a 25 ans, soit un an de moins que le fils du couple, José Coelho da Cunha. Sa mission principale était de transporter le directeur du D.N entre son domicile et le journal, où il restait souvent jusque tard dans la
nuit. Le reste de la journée, il était généralement au service de Maria Adelaide, qui avait alors une vie sociale active. La Première République avait engendré de la violence dans les rues de la Capitale et une femme de son état ne pouvait se déplacer seule en ville.
Entre eux naquit ce que la femme appellera plus tard une « furieuse passion ». Peu à peu, elle abandonna ses fonctions de dame de la haute société, cessa de recevoir qui que ce soit et plongea dans une profonde apathie, surtout après que son mari eut licencié le chauffeur à la fin de l’année 1917.

Mais les deux amants continuèrent à correspondre.
Et puis arriva le 13 novembre, le jour où Maria Adelaide Coelho da Cunha quitta la maison pour ne plus jamais revenir. Vêtue modestement, sans bijoux ni bagages, elle se rendit à la gare de Rossio et prit un train pour Santa Comba Dão. L’ancien chauffeur l’attendait dans la voiture de première classe. Quand ils arrivèrent à Beira Alta le lendemain matin, elle décida
de changer son nom pour Maria Romana Claro.

À partir de ce moment-là, elle fut la femme de Manuel.

À Lisbonne, son mari et son fils s’inquiétaient de sa disparition et placèrent une annonce dans le journal. Le 22 novembre 1917, Alfredo da Cunha reçut une lettre scellée d’un sceau vert et signée uniquement du nom d’Adelaide. Le message était simple : « Je suis vivante mais dans des conditions où je me considère morte à vos yeux, et il est préférable que l’on me considère
ainsi ».
Elle avait elle-même décidé de lui écrire après avoir vu l’avis de recherche dans le journal. Elle vécut ensuite avec Manuel au premier étage d’une auberge de Santa Comba Dão et y passa dix jours de bonheur absolu.

Mais c’est précisément parce qu’elle écrivit cette lettre que son mari put la localiser en utilisant le cachet de la poste.
Dans la nuit du 24 novembre, la police frappa à la porte de Maria Romana. Quand Alfredo da Cunha se rendit compte que sa femme avait fui de son plein gré vers une vie de pauvreté, avec un homme de condition inférieure et ayant la moitié de son âge, il fit son propre diagnostic : Maria Adelaide ne pouvait être que folle.

Elle voulut juste demander le divorce. Mais Alfredo da Cunha refusa de lui parler et la fit immédiatement emmener à Porto.

Le 25, contre son gré, elle fut admise dans la section criminelle de Conde de Ferreira, le principal hôpital psychiatrique de la ville.

On la fit alors passer une semaine entière en isolement total, sans recevoir aucune thérapie ni aucun médicament.
Il n’y eut dans ce dossier aucun diagnostic, aucune expertise médicale. Juste les conclusions imaginées par l’un des hommes les plus puissants de l’époque, que le directeur de l’institution accepta sans réserve.
Elle resta dans cette institution jusqu’en août 1919 soit 9 mois. Passée la première semaine d’isolement, et bien qu’elle soit toujours surveillée par une femme de chambre personnelle, elle réussit à avoir accès à du papier et à un stylo. Sur ce, elle écrivit un journal et quelques lettres qu’elle put envoyer à son amant, par l’intermédiaire d’une femme de chambre devenue sa complice.

Le 2 février de la même année, Maria Adelaide sut profiter du moment où sa bonne faisait la vaisselle pour s’échapper par la cour de l’établissement. De l’autre côté du mur se trouvait Manuel Claro, qui fit construire un escalier en bois pour sauver sa bien-aimée.
Mais il ne fallut pas longtemps avant qu’Alfredo ne réussisse à localiser le couple, Maria Adelaide ayant été dénoncée par sa famille, qui considéraient eux aussi son changement d’esprit soudain et cet « amour furieux » comme une marque de folie.
Le 26 février, on la ramena à l’hôpital Conde de Ferreira. Sous la pression d’un mari très vexé, Manuel, lui, fut arrêté pour enlèvement et pour viol. Maria Adelaide fut hospitalisée et soumise à un traitement des plus cruels, mais ne reçut aucun traitement pour sa prétendue folie.
Elle n’était donc pas diagnostiquée, et s’accrochait au journal qu’elle écrivait, et avec lequel elle dormait chaque nuit.
Après cela, les choses s’accélérèrent. Lorsque le fils en colère et sa sœur, stupéfaits, vinrent finalement lui rendre visite, ils lui annoncèrent qu’elle serait admise dans un foyer de santé mentale à l’étranger, probablement à Paris.
Elle refusa l’idée, sachant pertinemment qu’en quittant le Portugal elle ne reverrait plus Manuel. Il restait une solution à la famille : entamer une procédure judiciaire qui la jugerait folle, incapable de se juger elle-même et donc soumise à la volonté de son tuteur, le mari qu’elle détestait de plus en plus, Alfredo da Cunha.

« Durant cette période, le directeur du D.N décida de vendre le journal pour une petite fortune », explique Manuela Gonzaga. « Mais il ne pouvait le faire sans l’autorisation de l’héritière d’Eduardo Coelho, à moins qu’elle ne soit officiellement jugée folle ».
C’est alors que le directeur de l’hôpital convoqua pour la première fois une commission médicale, ce que Manuela Gonzaga n’hésita pas à qualifier de « farce ». En juin 1919, trois spécialistes rédigèrent un rapport dans lequel ils diagnostiquèrent une « folie lucide ».
Il n’y avait aucun signe de démence, mais un comportement moral inapproprié et des antécédents familiaux de dépression qui en témoignaient : cette femme, « qui avait tout lâché pour s’échapper avec un servant », n’était pas en possession de toutes ses facultés. « Mais il y a des documents qui prouvent qu’ils ont été payés de la poche d’Alfredo da Cunha pour faire
ce diagnostic », explique l’auteur. « C’était d’ailleurs une pratique courante pour Júlio de Matos, qui s’était déjà laissé acheter à d’autres occasions ».

Maintenant qu’elle n’était officiellement plus libre de sa volonté, Maria Adelaide n’avait d’autre choix que d’être internée hors du Portugal. Ce qu’elle ne savait pas, c’est que dès son arrestation, Manuel Claro avait engagé un avocat de Lisbonne, Bernardo Lucas, qui avait saisi toute l’illégalité de cet internement forcé.
Le 9 août 1919, il se rendit à l’hôpital accompagné du gouverneur civil de Porto. Ils ordonnèrent au ministère de l’Intérieur de libérer Mme Dona Adelaide. Après tout, elle était là depuis des mois, sans diagnostic et contre sa volonté. Le directeur de l’institution n’avait d’autre choix que de la laisser partir.

Après neuf mois, elle fut libre.

Pendant quatre ans, elle vécut cachée du monde chez une famille de la haute bourgeoisie de Porto, des amis de Bernardo Lucas qui se montrèrent solidaires des mésaventures subies par cette femme.

Pour se protéger de la fureur d’Alfredo da Cunha et pour défendre l’honneur de Manuel Claro, toujours en prison, Maria Adelaide publia des parties de son journal d’internement, dans un livre Doida Não !, paru en 1920. Et c’est là que le scandale public a éclaté. L’œuvre expose toute l’humiliation à laquelle elle a été soumise « pour le simple crime d’aimer ».
Son mari ne tarda pas à répondre par le biais d’un autre livre, publié d’abord dans le Diário de Noticias puis sous le titre de Infelizmente Louca ! (« Malheureusement folle ! »). Il y défend son point de vue et insulte sa femme. La société de l’époque était alors divisée.
En août 1920, un nouveau journal apparu au cours de la décennie précédente pour concurrencer le Diário de Notícias, appelé Le Capital, commença à publier en première page des chroniques signées par Maria Adelaide, dans lesquelles, avec l’aide de son avocat, elle racontait les détails de son internement forcé et toute l’illégalité qui avait entouré le processus.

Le 28 janvier 1922, Manuel fut finalement libéré.

Les frais de justice furent payés par le syndicat des chauffeurs, solidaires face à cette affaire. Quatre ans plus tard, les deux amants se retrouvèrent donc enfin. Et grâce au rôle joué par la presse, l’opinion publique était devenue trop forte pour qu’Alfredo intervienne.
Le syndicat offrit un taxi à Manuel Claro, qui s’installa à Porto et y vécut jusqu’à la fin de sa vie. Quant à Maria Adelaide, elle vécut avec son amant jusqu’à sa mort en 1954. Une décennie plus tôt, en 1944, après la mort de son mari, elle s’était réconciliée avec son fils et son interdiction fut finalement levée. L’histoire la sauverait. Pas folle. Et non.

L’ordre Moral le 30 septembre au cinéma.

Pour en savoir plus, acheter le livre sur sa vie.

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